« Couronnes, Ménilmontant… Père Lachaise. Couronnes, Ménilmontant, Père Lachaise. Descendre à Père Lachaise. »
Pierre avait appris cette suite par cœur dans le train qui l’avait amené à Montparnasse. Il ne connaissait pas bien Paris. Ou seulement le treizième arrondissement. Le bout de la ligne sept, les Gobelins. Les Gobelins parce que c’est l’école de cinéma qu’il avait toujours voulu faire. Il avait fini par choisir une autre voie, sous la vindicte de ses parents, qui voyaient en lui un conseiller bancaire. Qui gagnerait de l’argent.
Pierre, lui, se souvenait de ce grand réalisateur. Il se rappelait du premier film qu’il avait vu de lui. Du choc qu’il avait reçu à la poitrine quand l’écran de fin s’était noirci. Il s’était immédiatement dit qu’il voudrait faire comme lui, plus tard. Faire vivre l’imaginaire, contrôler la lumière, les mots et les gestes. Pierre était tombé fou de ces plan-séquences silencieux et pourtant si intenses, de l’alliance de la musique et de l’image. Ses amis s’étaient d’ailleurs souvent moqués de lui pour le désintérêt qu’il portait aux films d’action, aux gros budgets, à ces films masculins qui réussissaient plus à le consterner qu’à le divertir.
Il se souvenait du réalisateur, de ses grosses mains aux doigts larges et aux ongles rongés. Des petites lunettes rondes qu’il avait souvent comparées à deux olives, de son chapeau et de sa cigarette constamment allumée. Sur les photos qui figuraient dans le salon de ses parents, l’homme portait toujours un vieux pantalon en velours côtelé et fumait des cigarettes en regardant au loin. Ses actrices étaient belles, vaporeuses et ingénues, mais Pierre ne s’y était jamais intéressé.
Il gardait systématiquement les yeux sur cet homme qu’il appelait « Papy Jacques », et qui passait tous les dimanches à la maison pour l’emmener se promener sur les plages de sa Belgique natale, en lui contant les cormorans. Pierre n’avait su que très tardivement que son grand-père faisait des films. Cela faisait partie de la mythologie familiale. Personne n’en parlait vraiment quand il était plus jeune. Il était tombé sur une enveloppe courrier avec une cassette vidéo, et il avait compris.
« Couronnes, Ménilmontant, Père Lachaise. » La cérémonie devait démarrer à 11h. Il était 10h30 quand Pierre était monté dans le métro, en prenant bien soin de calculer le trajet pour ne surtout pas être en retard. Papy Jacques n’aimait pas le retard. Pierre aurait tout fait pour éviter cette scène. Il ne voulait pas lui dire au revoir. Pas maintenant. Seulement, il n’avait pas eu le choix. Etouffant un sanglot, il avait pris la ligne deux. Les yeux perdus dans le vide, la lumière des néons du métro se reflétant dans ses pupilles. Il fixait la vitre de la porte sans pouvoir en décrocher.
Quand il reprit ses esprits, sa vision s’éclaircit et l’écriteau blanc de la station indiqua Philippe Auguste.
Et merde.