Il y avait étonnamment peu de circulation. Quelques taxis, un cycliste au casque d’un rouge incongru, de rares piétons – ombres aussitôt disparues à l’angle des immeubles. La lumière éclatante assommait tout le relief des choses, si proches, plates et colorées qu’il lui semblait possible de les attraper de la main, si loin fussent-elles en réalité. Elle sortait du travail, satisfaite d’elle-même. Elle avait bouclé des dossiers en souffrance depuis des semaines, convaincu sa chef de l’utilité de valider la nouvelle procédure qu’elle avait conçue pour parfaire la démarche qualité de l’entreprise.
Elle se sentait légère. Ou vide. Peu importe. C’était le moment de prendre un verre en terrasse. Mais aucun café ne semblait ouvert, et elle décida de prolonger la promenade en faisant un détour inattendu dans le chemin familier de la maison. Elle n’avait jamais repéré le petit square caché au creux de cette impasse devant laquelle elle passait pourtant quotidiennement. Elle ouvrit le petit portail vert municipal et rongé de rouille, dont le grincement aigu était exactement le même que celui du jardin public de son enfance où son père l’amenait les mercredis avec son frère, dans les premières années qui avaient suivi le divorce. Il venait de loin pour les voir, et ses visites suivaient toujours le même rituel dont l’apothéose était la sortie au parc, où ils se goinfraient de glaces, inventaient de minuscules histoires sous les branches des sapins dont le courbé faisait une cabane, jouaient ou se bagarraient avec les autres mioches au gré des alliances éphémères et des embrouilles interminables. Son père pendant ce temps-là lisait assis sur un banc, regardait les femmes passer, et parfois leur parlait, et parfois son regard se perdait dans le ciel avec un air qu’elle n’avait jamais su interpréter.
Elle était revenue dans ce parc bien des années plus tard, et n’avait pu s’empêcher de ressentir un pincement de déception en constatant sa petitesse. Mille aventures y avaient semblé auparavant possibles et maintenant, elle pouvait en contenir toute la superficie du regard. Les jeux de plein-air étaient abîmés, le sable sale, même les enfants semblaient vulgaires et inauthentiques, pauvres nains grimaçants et criards.
Le square qu’elle traversait était différent. Peut-être était-ce la luminosité spéciale, presque irréelle de cette journée ? Comme si le filtre secret posé sur le monde lui avait été arraché, et que tout apparaissait dans sa crudité. Les ombres qui bruissaient et glissaient comme des présences humaines, le chuintement du vent dans les branches mouvantes, le pépiement de chaque oiseau, le vert distinct de chaque plante, le gravier qui crissait sous ses pas. Et comme elle avançait dans une allée, elle le vit et sut. Ça allait recommencer.
À peine effleura-t-elle le regard de l’homme qui marchait vers elle. Et elle tomba. Net, comme à chaque fois, s’effondrant sur ses jambes. Elle se maudissait alors qu’il se précipitait pour la relever. Elle sourit d’un air gêné, se dégagea du bras prévenant de l’inconnu et fila aussi vite que possible dans le tournant de l’allée. Elle avait pensé que c’en était fini de ces chutes à répétition quand elle croisait le regard intéressé d’un homme sur elle. Au début, au départ de l’adolescence, elle avait cru que ça arrivait quand un garçon lui plaisait. C’était une idée réconfortante, mais petit à petit, elle s’était aperçue que c’était plutôt l’inverse. Elle y avait beaucoup réfléchi. Elle ressentait la même surprise à chaque fois, le même sentiment de perdre en un instant toute maîtrise de son corps. Elle se retrouvait à terre, le déroulé de la chute encore vivace dans ses membres, sans que jamais elle puisse l’interrompre, voire seulement, le modifier. Un homme l’accrochait du regard, la harponnait de son désir, ou simplement de son intérêt – et elle tombait. Inerte, impuissante.
Elle avait cherché longtemps à se l’expliquer, enrageant contre elle-même de ne parvenir à enrayer ce symptôme. Enfant, de nombreux rêves de chutes vertigineuses la réveillaient, transpirante, les yeux écarquillés dans le noir, le bras crispé et tendu à la recherche d’un appui. Puis, ils avaient disparu. Plus tard, quand elle avait commencé à sortir avec des garçons, une nouvelle forme de chute était apparue. C’était toujours dans la rue, à côté de l’homme qu’elle aimait. C’était comme un test. Allait-il la soutenir, l’empêcher de tomber ? La plupart le faisait, et pourtant elle détestait cette emprise qu’ils avaient alors sur elle, elle les détestait. Jamais elle n’avait autorisé un homme à vivre avec elle, ni à lui faire certaines caresses. Il y a des choses qu’on ne peut pas offrir.
Une fille à la ramasse, voilà ce qu’elle était. Les hommes défilaient dans sa vie depuis si longtemps, l’un après l’autre, chacun différent des autres et chacun pourtant partie prenante de la même série dont elle ne trouvait pas le dénominateur commun. La lassitude l’avait gagnée au fil des années, elle avait cessé d’en chercher le nom et elle avait juste l’impression qu’elle se mettait en couple comme on se cogne.
Elle était rentrée chez elle sans s’en rendre compte. Elle ferma la porte derrière elle. Elle regarda les murs noircis de sa chambre, qui dégoulinaient des cauchemars qu’elle n’avait jamais racontés à personne. Chaque objet sur les étagères, chaque reproduction au mur était à sa place. Elle pensa fugitivement que cette chambre était sa tombe. Elle ouvrit les draps, éteignit la lumière. Finalement, cette journée n’avait pas été si spéciale que ça.
Belle plume, les mots s’écoulent avec précision et facilité, comme une mécanique de précision, un peu, mais surtout c’est le plaisir de te lire qui domine, et le désir de te lire jusqu’à la fin. Je pense que plusieurs ont déjà vécu ces instants de la première partie. La seconde partie est surement si féminine que je ne la comprends pas. Rebelle, féministe jusqu’à son inconscient, ou juste ce test de savoir jusqu’ou un homme pourrait la supporter. Mais pourquoi serait-il si difficile de la supporter? Pense-t-elle qu’elle ne se supporterait pas elle-même? Ne peut-elle juste faire confiance en aucun homme? Et ces hommes à qui l’on confie la tâche de conquérir, savent-ils ou ils vont, eux? N’y a-t-il pas une prise de risque à prendre à un moment donné, car en essence partir à l’aventure c’est ne pas savoir ce que l’on va y trouver. Je pourrais aimer cette femme si elle existait.
Merci G., on se connaît ? C’est une fiction. Dans la vie, chacun peut ou ne pas répondre aux questions que tu poses. Ici, j’ai juste essayé de les amalgamer pour en faire un noeud si dur et serré qu’il est massif comme une réponse.
Oui… on se connait un peu. Tu me connais surement plus que moi je ne te connais d’ailleurs. Tu me fascines car j’ai toujours reçu tes réponses comme un prisme reçoit un faisceau de lumière blanche. Elles ont plusieurs couleurs, en moi. Mais si je n’ose m’identifier c’est surtout car je pense que je ne devrais pas être là. Ce serait bien d’avoir plusieurs vies, car au fond, j’ai soif de vivre.
J’aime bcp ton texte! C’est si troublant et décrit si finement les détails qui par le regard sont attrappés. On y regarde avec elle ce temps que cruel modifie nos fictions, on y voit l’amour et le désir trouvé racine là où cet homme là de son histoire avait regardé. La chute de tout ça est belle. Mais je n’aime pas la chute de la fin. La fermeture. La dernier phrase… Pour quoi? Parce q le jour où la chute n’y serait plus, sera enfin un jour nouveau?
Merci ma belle M. ! Écrire une fiction, ce n’est pas retracer un parcours analytique, tu sais… Et je ne crois pas qu’on fasse acte littéraire avec un joli happy end lacanien, même en forme de symptôme. Le thème est « Les pièges de l’inconscient », j’ai choisi de traiter ce qui serait son plus grand piège, celui de rester en souffrance d’être interprété. La femme de la nouvelle préfère résolument l’être au sens.
J’aime : le regard du père s’était perdu et ne s’était pas posé sur elle pendant qu’elle jouait à faire semblant. Comment consentir au regard d’un homme croisé ?
C’est plus qu’une bonne nouvelle , c’est une belle surprise de te lire ici
allerarom
Que voilà un beau récit bien écrit.
Je me garde bien d’une interpétation psychopathologique
En tout cas , félicitations