Rouge, un père et manque

      A force d’écrire, de se relire, de retravailler, un mot plutôt qu’un autre ; à force d’être sans arrêt à parler de soi à travers les histoires, on a peut être plus que d’autres accès à des parts de nous qui restent lovées en général. Sans doute, si j’inclus tant de personnages féminins ou masculins borderline ou fous à lier dans mes textes c’est que je domestique ma peur de la maladie mentale (le monstre des femmes desquelles je suis issue: ma mère en première ligne).Surtout ne pas reproduire, ne pas être atteinte. Une forme de conjuration mieux encore qu’une thérapie: verbaliser, dessiner ce qui m’effraie le plus pour en faire une menace innoffensive. Je la jette sur le papier comme on balancerait de l’antiseptique sur une plaie purulente. Cette part d’inconscient qui me pousse à aller vers ces personnages là, comme en terrain connu, avec autant de dégoût que d’envie. Parce que ce désordre m’est familier. Difficile de savoir peindre les jolies choses quand ce qu’on connait le mieux est abimé, failli, mouvant. Parce qu’ on finit par faire corps avec cette singularité. Parce que j’aime à voir mes orteils au dessus du précipice alors que je sais, je sens, mes talons bien arrimés. Fascinant de voir comme on apprend à se protéger, à redire la réalité quand on peut écrire. Ma résilience passe par là. Ecrire, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à avoir sorti tous les fantômes du placard.

Parfois je bute. Il y a ce sur  quoi je n’arrive pas à écrire, mais qui transpire pourtant. Comme un non dit. Le père, mon père. Je n’ai jamais été fervente des déballages, j’ai toujours préféré ignorer son existence, quasi le tuer métaphoriquement. Mais pour être en paix avec lui, avec moi, il faudrait peut être d’abord essayer de l’ébaucher ? L’ébaucher à partir de ce qu’on connaît. Si peu : deux années sur trente, un jour par semaine, quelques appels téléphoniques, une carte postale. Dresser un bilan comptable de souvenirs. Maigre. Des rendez vous qu’on rate toujours. Un portrait de mon père. Ardu.

Je le biaise, je ne sais de lui que ces quelques heures/jours qu’il a bien voulu me donner: toute objectivité est perdue à jamais en ce qui le concerne. Il est un puzzle dont je n’ai pas toutes les pièces.

Moi dans le miroir. En filigrane, mon père: même couleur de cheveux, même nez, même fossette asymétrique.

Mon père. Un grand baraqué, costaud. Fort en gueule. Un déménageur. Un rugbyman -pas un de ces « dieux du Stade » épilé policé- un mec à oreilles en chou-fleur, bosselé, rudoyé- une montagne préhistorique qui hurle plutôt qu’il ne parle, qui engouffre plutôt qu’il ne mange. Un ogre.

Mon père cet ogre immature. En expérimentation:  image de lui digérant à peine et déjà plongé dans un livre de recettes presque la bave aux lèvres. Je ne crois pas qu’il aie déjà tenu un vrai livre entre ses mains mais les livres de cuisine… Il se fait des ripailles imaginaires, des banquets fabuleux à s’en faire crever la panse, à rouler ivre sous les tables, à vomir l’excès de nourriture.

Mon père, c’est Gargantua. J’ai hérité de lui cette tendance à l’excès. Quelque chose qui reste toujours inassouvi.

La glorification: être un cran au dessus de son personnage.

Mon père est un grand héros romantique. La poésie en moins.

Mon père est alcoolique. Jusqu’à la déchirure.

Mon père est grégaire. Il aime la meute.

Mon père est un taulard: à vie il restera un prisonnier.

Mon père est un enfant.

Mon père est cette série d’adjectifs, accolés étrangement, auxquels j’essaie de donner de la densité.

Il n’a rien d’ Idéal. Alors, autant le modeler, glaise des souvenirs malaxée jusqu’à en fabriquer un à soi.

Mon père est dans ma vie entre deux portes: il a fui mon enfance comme on s’effraie des ombres aux murs la nuit. J’ai aimé les livres à défaut de pouvoir aimer les gens. Et puis je suis devenue ado. Il est revenu, temporairement. Mes notes à l’école, ma répartie, mon humour font mouche. Pour lui plaire: être brillante. Maîtriser des choses qu’il ne connaît pas. Trouver un domaine dans lequel il ne soit pas écrasant, et l’éblouir: écrire. Il ne me lira probablement jamais. Pourtant son ombre s’invite un peu partout. Il agit, par touches impressionistes, à travers mes personnages. Il accentue ou polit certains détails.

Il conditionne ce que je suis, je chercherai probablement à l’infini cette approbation masculine sur ce que je fais, ce que je crée. A épater tous ces pères qui ne sont pas les miens, un succédané pour oublier que c’est lui au fond que je cherche à impressionner. J’ai été élevée dans l’idée du matriarcat: pour autant, l’avis masculin m’est plus nécessaire et tangible que n’importe quoi d’autre.

Mon père est l’étranger le plus proche de moi que je connaisse. Nous sommes des goélands englués, incapables d’aller l’un vers l’autre. Idiots muets. Capables de jouer à l’infini sur les mots quand il s’agit de ne rien dire, handicapés de la communication quand les sentiments s’en mêlent. Autistes duettistes.

Béent les images: son appart’ de mes 15 ans, la cuisine – mini kitchenette pour être précis- en état de siège permanent, casseroles maculées de sauce, cartons d’emballages de nourriture sous vide, ou surgelée encombrent l’évier, et ce qui tient lieu de plan de travail.
Des pompes échouées à côté du canapé, comme des navires en perdition. Immenses. Il a l’air de dépasser de partout, d’être contenu dans une maison de poupée.

 Mon père est ce trop.

Un pas de plus, un geste maladroit, et tout explose. Les soirées chez lui – calmes, comme au ralenti- avachis dans son canapé, il me prête une de ses chemises pour dormir. Je flotte dedans, elle m’arrive jusqu’à mi-cuisses. Recroquevillée dans un coin, les mains sur les genoux, dans la pénombre, je fixe l’écran. Je ne sais absolument pas ce que je regarde: je suis à l’intérieur de moi, concentrée sur le fait de ne pas prendre trop de place, et pourtant d’en prendre tellement. Être sa fille.

Moi à côté de cette grande carcasse, à l’entendre respirer calmement.
Mon père, et moi. Un couple improbable et pourtant écrit noir sur blanc. Je porte son nom, il m’a longtemps un peu embêté, un peu pesé. Des accents rudes, d’ailleurs, que je ne connais pas. Des borborygmes étranges et familiers. La part de mots inconnus. La détestation de cette langue qui est tant lui et que je ne veux pas comprendre, mais que j’entends pourtant, comme évidente.

Parler pour ne rien dire, pour meubler le silence gênant, une pirouette pour ne pas aller au fond des choses: personne ne m’a appris ça mieux que lui. Et observer. Le souci du détail, de la fêlure, de la croûte qui gratte, … Mon père m’a peu appris, mais il a fait de moi cette boulimique de mots, il m’a filé ce réflexe de toujours raconter les histoires. De peaufiner les phrases. Précise. Il a été mon premier sujet. Son regard sur les bouteilles comme sur un vieil amour déçu. Ses yeux qui sautent directement à droite de la carte au resto. Sa façon d’éviter le verre, les verres. Pourtant, c’est en sa compagnie que je découvre l’alcool: le Martini. L’amer-acide nimbé de sucre, lien entre lui et moi. Ses yeux gris-bleu dans les miens.

Mon père est l’étranger nécessaire. Celui qui nourrit autant qu’il affame. Ce n’est pas tant lui qui me manque, que l’idée d’un père.

Rien ne me rassure et ne m’angoisse mieux que le regard d’un homme. Plaire avant qu’il ne parte. Et être incapable de dire: reste!
Être encore, pour longtemps, l’ado pas finie perdue dans sa chemise trop grande.

Et ressentir ce vide absurde: ne pas pouvoir juste une fois danser avec mon père.

Chez Sand

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Comments

  1. Un père, trop . Trop de père ou pas assez, çà ne va jamais ….
    C’est écrit à votre façon, et elle est forcément la bonne .
    Bravo!
    @allerarom

  2. Contradictions, paradoxes, pudeur, mise à nue, bonheur, amertume : comme la recherche impossible d’un idéal pourtant là, à moins que ce ne soit la quête d’une idéaliste?
    Dans tous les cas une histoire d’amour et un texte fort bien écrit.