Je vous assure que ça ne rigole pas sur l’autre scène par Vincnet_B

Par Kler

Nous sommes pire que des enfants à embrasser le vent et faire les yeux doux au moindre précipice. Incontrôlés et inadaptables, nous infligeons de violentes torsions au réel. Bien sûr, nous nous y cognons plus qu’à notre tour; puisque c’est là que réside notre définition du mot vivre.
Lorsque j’y pense, je me dis que l’irrévérence de nos vies dissolues tient uniquement de l’ultime subversion de la langue. Ainsi; je n’ai appris à parler qu’à trente ans, le jour où je décidais d’abandonner ma langue maternelle. Je veux dire que si j’en conserve les phonèmes, les mots que j’utilise à présent, ne sont devenus intimes qu’après la perte d’un verbiage, dont j’ai su, suite à nombres d’errances, qu’il ne saurait jamais me convenir.


De ma langue nourricière, je n’ai conservé que le goût des abysses. J’aime y sauter à pieds joints, comme un gosse dans une flaque. J’ai gardé cet amour de la fange et me délecte toujours d’avoir à m’y vautrer. Dois-je vous dire que ma langue est dure, qu’elle coupe, qu’elle tenaille et cisaille ? Dois-je vous dire qu’il est parfois difficile de la laisser – Elle – sur le pas de la porte ? Qu’il me faille attendre de savoir son visage apaisé loin de cette nébuleuse, que je la sache tranquille les cheveux emmêlés, son esprit sommeillant et la tête sur l’oreiller. Ce n’est qu’alors que je peux reprendre mes apnées forcément solitaires, sortes de contre-plongées à rebours dans les outre-fonds où danse la folie.
C’est de là que je tire ma matière primaire : des sensations, des images et des sons. Tout y est en germinaison ou collafeutrage. Un matériel instable, à manier avec grandes précautions, car il est toujours moins-un qu’il ne vous explose à la gueule.
D’ailleurs je me demande souvent si ceux de nous qui ont chu, n’auraient pas commis quelques maladresses dans leurs manipulations linguistiques. Je m’en rappelle une qui y allait de son corps pour attaquer sauvagement les structures sémantiques. C’était une jusqu’au-boutiste au cri primal qui usait beaucoup trop des onomatopées pour que sa technique en devienne infaillible. Elle s’en prenait, comme il se doit, aux jonctions mais avec une telle véhémence, une telle rage, une telle hargne qu’elle ne pouvait que finir broyée entre deux paragraphes.
Pour ma part j’essaie d’y aller farfelu, un rien détaché mais avec terriblement de constance. Il ne sert à rien de fomenter trop de plans, la structure est farouche et il faut la prendre par subtilité. Il est nécessaire de l’amadouer, la séduire, lui laisser l’illusion que c’est elle qui a prise… Et lorsque suffisamment proche, elle se laisse caresser enfin, il est temps d’assener un grand coup de prose pour fissurer sa carapace.
De même, il ne faut pas y aller balbutiant. Si par hasard, elle détectait le moindre babillage, elle se ferait virulente et teigneuse, haineuse comme un animal traqué et toujours prêt à mordre. Aussi, j’ai dû quitter plus d’un frère au bord des marges, des pas vraiment morts mais pas suffisamment vivants non plus. Cruel dilemme que de ne pas s’encombrer d’une charge et de les abandonner souffreteux au milieu d’une page. Pour sûr, la morale joue de la culpabilité, ce qui demeurera sa plus précieuse arme.

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