Le sale des marchés

Au dessus du lavabo, le miroir reflète un semblant de moi pas tout à fait réveillé.
Le goût du dentifrice se mélange à mon haleine encore chargée d’alcool.
Mes yeux rougis par le sang tentent de faire l’état des lieux d’un visage ravagé par une nuit trop courte.
Devant moi, des petits tubes de crème sont rangés consciencieusement. Je cherche celui qui est censé  atténuer les cernes. Je le trouve. Je me masse la face sans grand intérêt.
Je sors de la salle de bains en évitant mon reflet.
Des images approximatives de gens, de verres, de néons, de spots de couleurs, de robes, de silhouettes, de peau, me viennent à l’esprit sans que je cherche vraiment à me souvenir, et ce goût dans la bouche…

 

Je m’assoie sur mon canapé en cuir pour enfiler mes chaussures. Ce sont celles de la veille, elles sont recouvertes de tâches plus ou moins suspectes, il faut que je mette une autre paire pour aujourd’hui.
Je me dirige sans conviction vers mon dressing pour en récupérer une nouvelle paire.
je m’assoie à nouveau et je contemple ce grand appartement vide, épuré, avec ces meubles carrés, lisses, brillants. Sur les murs, des tableaux, des photos d’art de je ne sais plus qui. Parait que ça a de la valeur. C’est mon ex qui me l’a dit quand elle me les a fait acheter. La garce…

J’enfonce mon pied dans la chaussure droite, puis la gauche, je fais claquer le talon sur le parquet, ça résonne dans tout l’appartement, j’aime bien faire ça.

Je récupère mes clés sur la table basse signé Prouvé, encore un truc hors de prix. Nous sommes déjà jeudi et cette semaine je n’ai pas cumulé plus de 10 heures de sommeil en tout. Dans quelques minutes, je serai plongé dans la fosse aux traders à m’enivrer à nouveau, mais de chiffres et d’adrénaline cette fois-ci.

Dans le rétroviseur de ma bagnole, j’aperçois le regard sombre des mauvais jours. Dans ces yeux là, se cache une évidence, une vérité que je renie.
Spleen chatouillant, de ces lendemains fragiles où l’on se sent humain parce que fébrile.

Je cumule les conneries ces derniers temps. Ça m’a valu pas mal de remontrances au boulot. Faut dire que je ne suis régi que par l’émotion, le sentiment, l’humeur de l’instant, et on me demande d’être fonctionnel, didactique, mécanique. Alors souvent, ça ne marche pas.
Je perds un peu les pédales je crois. Je me saoule tous les soirs, les gens n’ont même plus de visage, ils sont des silhouettes éclairées, des verres qui s’entrechoquent, des gueules qui crient. Tout est tout le temps flou.

J’essaie de me convaincre que je suis resté le même qu’il y a dix ans. Ce même homme engourdi d’une ambition sans limite, celui-là même qui se jurait de ne jamais baisser les bras, d’être le meilleur parmi les meilleurs. Mais là, je suis perdu, comme lorsque vous êtes en train de réfléchir et que vous vous rendez compte que vous êtes restés fixés sur un point en omettant la vie autour.

Faut dire qu’au boulot, j’ai déjà fait perdre plusieurs millions sur une erreur. Ça arrive souvent. On parle beaucoup des gros coups, mais combien de petites fautes comme la mienne sont épargnées ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’un million aujourd’hui ? On en fait circuler des dizaines de millions en en amassant pas mal aussi au passage, tout ça ne devient qu’une succession de chiffres sans fin. Des chiffres et rien d’autres, on en oublie l’humain qui peut-être se cache derrière une valeur boursière. D’ailleurs, on s’en fout. On fait tourner le monde, et même si j’arrête, un autre prendra ma place.

Je pense à ce que je devrai faire pour changer. Une thérapie peut-être ? Non ! Voir un psy, ce serait faire preuve de faiblesse, hors la race des gagnants comme moi, ça ne doute pas, ça agit ! Je me soignerai moi-même. Une introspection suffira.
Je demarrerai en lisant rapidement les grands maîtres de la psychologie.
J’étalonnerai au fil de mes lectures la propension de ce “moi” a n’être finalement que moi. Un homme parmi tant d’autres, avec ses humeurs et ses incertitudes.
Anima, animus chevauchant des idées préconçues sur les territoires vierges de mon inconscience, je me verrai me perdre dans les lignes de ces précurseurs que furent les Freud, les Lacan et les Jung (pour les plus connus) et à n’y comprendre, absolument rien.
Je me dirai qu’il y a certainement quelque chose de pavlovien dans le fait d’être à côté de la plaque… comme des résurgences de l’instinct, mon cerveau qui tirerait la sonnette d’alarme…

Mais, tout ça c’est des conneries !

La vérité c’est que je feinte. Je prends des détours, je porte des carapaces, je fais front en simulant une certaine assurance. L’honnêteté prime car elle est naturelle. Le mensonge, lui,  est un exercice qui s’apprend. Les années aidant, je suis devenu un expert du mensonge, du paraître.

Ces pièges sont des appels au secours, des stimuli. Réagir, c’est ça ! Prendre le contrôle, ou plutôt le reprendre. Des années de prises de risques, de doutes, de travail acharné pour arriver simplement à vivre de manière moins ordinaire. Cette migration vers la capitale pour faire mon trou dans le grand centre d’affaires. A l’époque, je ne croyais pas que l’herbe était plus verte ailleurs, je pensais que j’allais réinventer la photosynthèse, oui carrément.

Et, inexorablement, la réussite, l’argent, le clinquant, on décroche lentement du commun des mortels.

Alors, oui, j’existe mieux la nuit ! Je jouis de la vie, dans ce qu’elle a de plus faux à offrir. Dans ces paradis fantasmagoriques, psycho… tropiques, dans ces pseudo-bonheurs aux allures de fêtes, dans ces rêves que l’on vit dans une cynique réalité, endormi dans les bras de ces femmes payées pour vous faire croire que vous êtes quelqu’un d’exceptionnel, un homme de l’élite. Bonheur en carton, ou plutôt en papier, comme ces billets de banques qui n’ont finalement de valeur que celle de l’éphémère…

J’arrive sur mon lieu de travail. En sortant du parking, l’air frais de l’automne vient m’apporter une dose de motivation. Je ferme les yeux en humant le vent. Je penètre dans le hall d’entrée, petit sourire à cette excitante hôtesse d’accueil. Je badge et je m’enfonce dans les couloirs de marbre. Quelques pas seulement et je peux déjà entendre le vombrissement incessant de la salle des marchés.
J’écarte la porte à double battant, et me revoilà plongé dans l’enfer d’un paradis protégé.

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Comments

  1. Effectivement, très bien écrit. Bravo.

    1. Super lecture!!!

  2. Entrée intéressante dans le monde de la finance. Ce trader, dans un rôle à mi chemin entre la faiblesse et la victime renvoie une image somme toute très humaine. On pourrait croire qu’il va se passer quelque chose puisque l’homme ne manque pas de clairvoyance et puis non, la vie continue. Peut-être manque t’il un peu d’élan, quelque chose qui aurait à voir avec la reconnaissance de ses doutes? Allons, soyons fous, imaginons que les insurgés puissent jouer de cette musique là.
    Reste la construction de la nouvelle ; j’avoue aimer particulièrement ce rythme lent, sans effet de suspense et sans chercher de chute. Il sert de belle façon cette espèce de résignation palpable dans le texte.

    1. C’est exactement ce que j’ai voulu retranscrire. Un instant de vie, une remise en question… et ce fatalisme ambiant. Un homme de la finance, petite pièce dans ce rouage immense, conscient de sa puissance comme de son insignifiante existence au milieu du système. Et donc par conséquent, la vie continue.

      Merci

  3. C’est bien bien de la merde.

    L’écriture est pauvre et le ton faussement grave n’aide pas, ca veut faire croire que ca n’est pas de la merde alors qu’en fait c’est encore pire que ca.

    1. Très constructif comme commentaire. Bravo. Mais, bon y’a toujours des gens pour se prendre pour plus intelligents que tout le monde et en France on aime défoncer ceux qui essaient de faire des choses. J’apprends ! Ça ne te plait pas ? Tant pis. Range ton aigreur dans ta crétinerie, où alors essaie de réagir plus intelligemment plutôt que de vomir de la merde.

  4. Joli texte, surtout pour quelqu’un qui ne doit pas trop connaître le monde des traders. Je dis ça parce que certaines choses que tu écris ne sont pas très vraisemblables pour qui y travaille, mais comme pour le reste tu t’en sors très bien, chapeau :)

  5. Très loin de la réalité en effet. L’homme derrière l’algorithme, c’est moi.

    1. Bon, je crois que ça mérite une petite explication de texte. Je comprends votre indignation ou vos remontrances envers ce texte. En fait, son sujet était les pièges de l’inconscient, et non pas le monde de la finance que je ne connais pas. J’aurai pris un ouvrier du bâtiment ou un coiffeur ç’aurait été la même chose. C’est pus le personnage en tant qu’homme qui m’intéressait. Comme je l’ai expliqué dans un commentaire précédent, j’apprends. Comme d’autres apprennent à jouer d’un instrument de musique ou le yoga, moi j’apprends à écrire. Alors oui, je n’ai pas eu le temps de me documenter ou d’interviewer un vrai trader parce que j’ai aussi u métier à côté. Non je ne stigmatise pas le monde de la finance, car il y a des hommes et des femmes derrière et que des cons il y en a partout comme on dit.
      Bref donc excusez moi chers lecteurs de ce faux pas. Etre publié en public c’est faire face aux critiques je le conçois et les accepte quand elles sont une fois de plus constructives et non pas de la critique pure et agressive.

  6. Relax, ne prête pas attention aux rageux, mais prends un coiffeur quand même la prochaine fois.